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littérature romande - Page 30

  • Petit hommage à l'ami Georges Haldas

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    Fascinante entreprise, surhumaine et sans doute infinie, que celle de Georges Haldas, commencée il y a cinquante ans sous le signe de la poésie, et qui emprunte, depuis, les chemins les plus divers, les plus inattendus (chroniques, carnets, entretiens). Avec Meurtre sous les géraniums, une extraordinaire chronique des années de guerre, Haldas touche, peut-être, au secret même de sa recherche : à l’indicible enfoui sous le silence des gestes et des comportements quotidiens.

    Nous sommes en 1940, dans une petite ville de province, cernée par l’ennemi. L’« empire du meurtre », écrit Haldas, a gagné, peu à peu, toute l’Europe. Et même Genève qui, sous ses allures de cocote, se garde bien de choisir son camp. Autant, sans doute, par idéalisme, que par nécessité financière, Haldas décide d’entrer dans le journalisme. Et pas n’importe où, puisqu’il entre au Journal (de Genève), où il occupera bientôt, et à tour de rôle, tous les postes. Correcteur, d’abord, des articles des autres, puis chroniqueur de théâtre, et enfin grand reporter.

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  • L'amour monstre d'Anne-Sylvie Sprenger

    images.jpegAnne-Sylvie Sprenger (née à Lausanne en 1977) aime les livres brefs et intenses. En général une centaine de pages. Chapitres courts, aérés, où l'écriture cherche à décrire une blessure essentielle. Souvent inavouable. Toujours secrète. C'était le cas de Vorace, son premier livre, paru en 2007, porté sur les fonts baptismaux par Jacques Chessex, et loué par la critique française. Ça l'était également pour Sale fille, paru il y a deux ans. Le tout nouveau roman d'Anne-Sylvie Sprenger pourrait d'ailleurs s'appeler Sale type, tant il s'inscrit dans la continuité des précédents. Mais il s'appelle La Veuve du Christ*. Titre à la fois lumineux et provocateur.

    La jeune écrivaine lausannoise a toujours exploré la folie du désir. Qu'il soit amoureux, alimentaire ou religieux. Ici elle part d'un fait divers connu : l'enlèvement d'une fillette de huit ans, Lena, par un pharmacien qui la séquestre dans la buanderie de sa maison. L'homme est seul, malheureux, certainement criminel. Il mène une existence misérable. Il se prend d'affection pour sa victime avec qui, le soir, il entonne cantiques et louanges. Il s'inflige des supplices sur une croix qu'il fait construire au village. Il entraîne Lena dans un délire religieux qui n'aura d'autre issue, bien sûr, que la mort. Il l'instruit, joue avec elle, l'invite dans son lit, finit par lui faire un enfant. Tout en sachant très bien le scandale de sa conduite. Et sa faute essentielle. Qui ne mérite aucun autre châtiment que la mort. Victor le sait. Il est prêt à payer pour ça. Sans doute, suggère Anne-Sylvie Sprenger, est-ce là le seul moyen qu'il a trouvé pour donner chair et sens à son amour. Un amour imprégné de folie religieuse qui ne peut se réaliser que dans l'horreur et le scandale. Et le portrait que dresse l'auteur de ce « fou de Dieu » est à la fois fascinant et terrifiant. Certains lecteurs, trop rapidement, le traiteront de sale type. D'autres, à défaut d'être touchés (mais peut-on vraiment compatir avec un ravisseur et violeur d'enfant, fût-il amoureux?), seront troublés par cette histoire de rapt, qui se termine en ravissement (aux double sens du terme). En cela, le roman est une réussite puisqu'il nous fait entrer dans le cerveau du monstre, dont il explore les méandres nauséabonds.

    9782213655567-V.jpgEt la victime ? « Lena a appris à vivre dans sa tête ». Elle se protège comme elle peut de la présence du monstre. Un monstre qui a cinquante ans, mais qui, affectivement, est fruste et malheureux. Ce qui n'est certes pas une excuse. Mais explique l'étrange relation qui va s'instaurer entre le bourreau et sa victime. La tendresse. Les caresses. Puis l'amour monstre. « Victor et Lena s'aimeront tout l'été. » Il y a quelque chose d'à la fois pathétique et troublant dans cette relation (on n'ose pas parler d'amour) qui transgresse les normes et les interdits. Certains évoqueront le syndrome de Stockholm qui montre qu'un sentiment de confiance, voire de sympathie peut se développe entre un otage et son ravisseur. Ici la romancière va plus loin (elle a raison) en imaginant que chacun des acteurs de ce terrible huis-clos trouve dans l'autre son âme sœur. Ce n'est certainement pas moral. Mais on ne fait pas de littérature avec de bons sentiments.

    La folie religieuse (de Victor) entraîne la folie amoureuse (de Lena). La première s'achève dans la mort. La seconde, dans une clinique psychiatrique. Très bien construit, le roman d'Anne-Sylvie Sprenger frappe par son écriture dépouillée et limpide. On pense bien sûr aux derniers livres de Jacques Chessex, allégés à l'extrême. Même fascination de la chair et de la mort. Même goût pour le blasphème. Mais Anne-Sylvie Sprenger poursuit sa propre voie. Elle va au bout de ses angoisses. Elle ne triche pas avec les démons qui la hantent. On aimerait ne pas croire à l'amour monstrueux de ses deux personnages enfermés dans leur cage. Mais un doute nous prend. Et si cela était ? Si le scandale se trouvait dans le désir lui-même ? C'est le talent du romancier de nous instiller de tels doutes.

    * Anne-Sylvie Sprenger, La Veuve du Christ, Fayard, 2010.

  • L'Amour majeur

    images-1.jpegPrononcez le nom d’Anne-Lise Grobéty et aussitôt l’on évoquera deux titres : Pour mourir en février (Prix Georges-Nicole) et Zéro positif. Deux livres qui ont marqué la littérature romande des années 1970, tant par leur étonnante liberté de ton et d’expression, que par leur propos résolument féministe. Avec L’Amour mode majeur, publié en 2002 chez Bernard Campiche, elle mêle avec beaucoup de verve et de talent tous les genres littéraires. Poèmes, proses courtes, nouvelles, mais aussi petites annonces (« À vendre cœur/ état de neuf/ cause faute d’emploi. »), haïkus, réflexions sur le temps qui passe ou l’amour qui s’étiole.

    Anne-Lise Grobéty décline l’amour sur tous les tons et tous les modes, soulignant tantôt ironiquement, tantôt avec empathie, ses différents visages. On croise ici l’amour fleur bleue, léger comme un oiseau imaginaire, volatile comme l’espoir. On croise aussi l’amour futile ou volubile qui se paie de mots, l’amour sénile qui balbutie ou, justement, ne trouve plus ses mots, l’amour charnel qui cherche une proie à dévorer, mais n’assouvit jamais sa faim (car le désir, par essence, est sans fin).

    images.jpegLa dernière partie du livre évoque, sous des teintes plus sombres, les regrets et les déceptions, les haines vives qui perdurent, une fois le bel amour envolé. Le ton est aux aigreurs, aux ombres délétères, aux fantômes qui reviennent vous hanter au retour du voyage amoureux. Car, pour Anne-Lise Grobéty, l’amour n’est pas un « chagrin, simple course, s’il vous plaît, deuxième classe », mais plutôt « un chagrin aller et retour. » Une fois encore, dans un style à la fois cristallin et complexe, d'une grande sensualité et d'une naïveté ludique, Anne-Lise Grobéty joue sur tous les registres de son talent poétique.